11
Rio de Janeiro. Brésil.
La Coccinelle chargée de mort remontait lentement la longue avenue centrale de la Baixada. Harrow et Juliette restaient silencieux, attentifs aux moindres signes anormaux. Or il n’y en avait aucun. Un calme complet régnait dans les rues, les portes des cabanes étaient closes, aucun vieillard ne se tenait sur les bancs de guingois qui bordent les façades de tôle. Ils mirent ce vide sur le compte de l’humidité qui persistait après la pluie. Les Brésiliens sont prompts à se plaindre du froid au moindre recul de la chaleur qui les écrase d’ordinaire.
Mais, à mesure que la voiture remontait l’avenue défoncée, ce calme prit un caractère différent. Il était trop profond pour être simplement dû au hasard ou à l’humeur des habitants. Il n’y avait dans les rues strictement personne. Même les maisons, aux fenêtres desquelles on voit toujours d’ordinaire se pencher des têtes d’enfant, semblaient vides. Ils n’avaient pas encore atteint le bout de l’avenue que Juliette et Harrow étaient gagnés par une évidence troublante : la favela était vide.
Il était trop tard pour reculer et, de toute façon, l’interprétation de ces faits n’était pas univoque. Il pouvait y avoir une fête quelque part, à moins qu’un règlement de comptes sanglant la nuit précédente n’ait incité les gens à se mettre à l’abri.
La voiture, en avançant lentement, avait fini par atteindre le bord du canal. Harrow ralentit encore, regarda tout autour de lui. Il n’y avait strictement personne dans les ruelles qui débouchaient sur la place. Il était en train de réfléchir à cet état de fait quand une autre évidence le frappa. Le camion des policiers n’était pas là non plus et aucun d’entre eux n’était en vue.
Harrow freina brutalement et la voiture s’immobilisa au milieu du carrefour. Il se tourna vers Juliette, le visage convulsé par la colère et la peur.
Il n’eut pas le temps de remarquer qu’elle souriait, d’un sourire étrange, presque extatique, comme si elle s’abandonnait à une force inconnue, celle du destin qui allait s’accomplir. Un groupe de soldats était sorti des cases devant la voiture tandis que d’autres, l’arme au poing, se mettaient en position sur les côtés. Le bruit d’un hélicoptère approchait et bientôt l’énorme appareil de l’armée se mit en position stationnaire au-dessus de la voiture.
Tout se passa très vite, mais, comme toujours dans les moments d’extrême intensité, chaque acteur du drame, et d’abord Harrow, vécut ces instants avec une acuité qui leur conféra une durée bien plus longue. Il commença par hésiter à sortir l’arme qu’il portait sur lui. Il l’avait plutôt emportée en prévision d’un geste de résistance de Juliette ou d’un événement extérieur lié par exemple à l’interposition d’habitants de la favela. Mais, face au déploiement de force qui entourait la voiture, l’usage d’une arme de poing était dérisoire.
Ensuite, il regarda dans le rétroviseur pour voir si une retraite était possible. Mais un rideau de soldats, à une cinquantaine de mètres, barrait le chemin par où ils étaient arrivés. Alors, Harrow fit mine de se rendre. Il laissa pendre ses mains, feignit l’immobilité. En même temps, très lentement pour ne pas attirer l’attention, il enclencha la première et, d’un coup d’accélérateur, fit bondir la voiture droit devant. Des coups de feu claquèrent. Les balles rebondirent sur le sol à quelques centimètres de la voiture et quelques-unes entrèrent dans les roues, firent éclater deux pneus. Juliette ne bougeait pas. Elle continuait de sourire. La palissade de tôle d’une baraque de la favela vola en éclats quand la voiture la percuta. Presque immédiatement la Coccinelle défonça un mur en torchis. Le capot s’écrasa contre la frêle paroi et la voiture s’immobilisa de travers, dans un désordre d’esquilles de bois et de mottes de terre séchées. Harrow bondit dehors, contourna la maison éventrée et disparut.
Un grand silence suivit. La portière du conducteur était ouverte. Juliette était penchée sur le tableau de bord, inconsciente, le côté droit du visage tuméfié par le choc. Elle ne vit ni les premiers soldats s’approcher prudemment du véhicule accidenté, ni le groupe d’intervention recouvert des tenues en caoutchouc conçues pour la guerre bactériologique qui entoura la zone dès qu’il fut évident qu’Harrow avait disparu. Elle n’assista pas à l’ouverture du capot ni à l’extraction lente et prudente des fûts toxiques que le choc n’avait heureusement pas endommagés. Elle eut à peine conscience que des secouristes la portaient dans une ambulance, que des flashs crépitaient tout autour d’elle. Le seul souvenir qu’elle conserva, avant que les portes du fourgon sanitaire ne se referment, fut celui d’un petit vieillard vêtu d’un costume en tweed qui la regardait.
— C’est vraiment une jolie fille, dit-il avec une intonation anglaise un peu forcée. Heureusement qu’elle en a réchappé.
Il parlait à un grand Noir à l’air fatigué, qui se tenait un peu en arrière.
— Reculez-vous, Archie, dit Barney. Laissez-les fermer les portes. Il faut la conduire le plus vite possible à l’hôpital.
La forêt ne s’insinue à Rio que dans les endroits vraiment impossibles à construire. Elle couvre les pentes abruptes, les mauvaises ravines, le pied des mornes. Kerry, pendant sa fuite à tâtons dans l’obscurité, éprouvait physiquement ces contraintes. Tantôt elle était à couvert, mais le sol était dangereusement incliné, glissant, encombré d’arbustes et de lianes ; tantôt il devenait moins escarpé, mais alors des traces humaines resurgissaient : clôtures en fil de fer, palissades, poulaillers, décharges sauvages. Elle se sentait prise au piège. L’obscurité était totale dans ce sous-bois. À travers les troncs, elle distinguait seulement, en contrebas, les lumières de la ville qui dessinaient un arrondi autour de la baie de Guanabara et, vers le haut, s’agitait le faisceau des torches que ses poursuivants braquaient pour la localiser.
Jamais Kerry ne s’était sentie aussi menacée. À vrai dire, la situation était si désespérée qu’on pouvait en prévoir l’issue sans aucun doute. Quand elle approche paisiblement ou dans le silence d’une chute, dans la soudaineté d’un accident, la mort déclenche le plus souvent une sorte de convulsion de la mémoire qui fait défiler toute la vie devant les yeux, convoque l’image ultime des êtres chers, des moments d’amour, des lieux aimés. Mais dans la situation où elle se trouvait, Kerry n’éprouvait rien de tel. Son esprit s’était totalement vidé de tout souvenir, de toute humanité. Restaient l’instinct de la survie, le cri animal de l’être qui rassemble ses dernières forces, le désir archaïque de se mesurer à la mort et de la vaincre. Cet état présente une troublante parenté avec la jouissance sexuelle. C’est un sursaut du corps plus que de l’esprit, ou plutôt une fusion des deux, mais sur le versant le plus primai de l’être.
En courant à travers les arbres, en se cognant à leurs épines et leurs branches, elle s’était écorché le visage et les bras. Un liquide gluant coulait sur sa peau et dans l’obscurité, sans en avoir la certitude visuelle, elle se douta que c’était du sang. Pourtant, elle ne sentait aucune douleur. À un moment, elle tomba dans un creux empli de feuilles mortes et de boue tiède. Peut-être était-il possible de s’y cacher. Elle creusa dans le fond, tenta de se couvrir de l’humus pourrissant qui en tapissait les bords. Les torches étaient encore assez loin. Ses poursuivants s’interpellaient par des cris sonores, dont l’écho assourdi indiquait qu’ils étaient toujours à bonne distance.
En voulant se camoufler, Kerry avait réussi tout au plus à se maculer de boue, mais le trou n’était pas assez profond pour constituer une véritable cache, et elle serait immédiatement découverte. Elle en ressortit et entreprit de nouveau de dévaler la pente. Quelques mètres plus loin, elle distingua la route, en contrebas. Mais d’autres torches indiquaient que des hommes avaient été mis en faction à des intervalles d’une cinquantaine de mètres. Il n’y avait donc pas de salut possible par là. Elle reprit son chemin à flanc de colline, en espérant découvrir une issue du côté de la favela dont elle apercevait les lumières. Elle courait presque, en se tordant les pieds et en se tenant aux branches. Tout à coup, elle sentit comme une dent qui se serait plantée dans son front. Des deux mains, elle tenta de localiser l’obstacle. C’était un barbelé. Une triple clôture de fil de fer enroulé empêchait tout passage.
Kerry s’arrêta, haletante, aveuglée d’un œil par le sang qui coulait de son front. Machinalement, elle regarda en arrière, du côté des torches, pour évaluer la distance qui la séparait encore de la meute de tueurs.
Et là, Soudain, elle prit conscience de l’obscurité et du silence. Les torches étaient invisibles ; les cris avaient cessé. Il n’y avait plus que la nuit pure du sous-bois et les bruits lointains qui montaient de la ville.
Elle s’immobilisa et attendit. Ce calme inattendu pouvait signifier que ses poursuivants l’avaient repérée, qu’ils étaient tout proches et allaient peut-être bondir sur elle d’un instant à l’autre ou simplement l’abattre. Mais plus le silence se prolongeait, moins cette hypothèse lui paraissait plausible. Avaient-ils renoncé à la poursuivre ? Lui tendaient-ils un autre piège, dans la direction où elle se dirigeait ?
Elle tournait ces idées dans sa tête quand, tout à coup, des sons nouveaux, plus lointains, venus d’en haut, lui firent tendre l’oreille. Il lui sembla entendre le bruit sourd de portières qui claquaient. Puis un coup de sifflet retentit, suivi d’éclats de voix. Kerry ne bougeait toujours pas. Sans pouvoir s’en convaincre tout à fait, elle finissait par espérer qu’elle avait bel et bien échappé à ceux qui voulaient l’éliminer.
Trois longues minutes passèrent, pendant lesquelles cet espoir grandissait en elle. À la jouissance du danger faisait place celle de la délivrance.
La déception n’en fut que plus vive quand, tout à coup, elle distingua de nouveau des lueurs mobiles au-dessus d’elle, à travers les troncs. Tout cet intermède n’avait peut-être correspondu qu’à l’arrivée de renforts, à une relève des premiers assaillants par une nouvelle équipe mieux équipée. Si ses poursuivants disposaient de viseurs infrarouges, la situation deviendrait vraiment critique. Pourtant, si tel était le cas, quelle pouvait être la raison d’employer encore des torches ?
Kerry se décida à interrompre ses raisonnements stériles et se remit à suivre la barrière de fil de fer pour tenter de découvrir un point de faiblesse, une issue. Mais il n’y en avait aucune.
À très faible distance maintenant, elle pouvait entendre le craquement de branches brisées par la progression de ses poursuivants. Elle percevait même, en tendant l'oreille, le chuintement des feuilles écrasées par leurs pas.
Et tout à coup, proche, terrifiante de clarté, retentit une voix d’homme. Kerry s’accroupit instinctivement, ultime et dérisoire tentative pour se rendre invisible. Elle mit un certain temps à reconnaître la voix de celui qui appelait. Quand elle y parvint, le sens lui en sembla si improbable, si ridicule même, qu’elle se crut victime d’une hallucination.
— Kerry !
Se pouvait-il qu’elle ait rêvé ? La voix criait son nom. Au bout de trois appels, elle finit par se convaincre qu’elle ne rêvait pas. Et à mesure que la voix s’approchait, elle en distinguait les intonations, en reconnaissait l’origine.
— Paul, cria-t-elle.
La lumière d’une torche balaya la clôture de barbelés et finit par éclairer son visage. Elle se releva lentement.
Le sang, la boue, les larmes qui commençaient à couler de ses yeux devaient la rendre méconnaissable car il y eut un moment de silence et d’hésitation.
Enfin, elle sentit Paul s’approcher, la prendre dans ses bras et elle sanglota longuement contre sa poitrine.
La voiture traversait Rio toutes sirènes hurlantes. Des pick-up militaires l’encadraient, sur le plateau desquels des soldats debout tenaient leur arme à la hanche, d’un air menaçant.
Kerry s’était affalée à l’arrière de la voiture sans se préoccuper des taches qu’elle laissait sur le cuir blond de la banquette. Paul, à ses côtés, la tenait toujours par l’épaule, mais elle ne se serrait plus contre lui. Après l’émotion de son sauvetage, elle avait longuement frissonné, comme si toute la peur s’était écoulée d’elle en une sueur glacée. Maintenant, elle se sentait tout à fait bien, d’une lucidité totale. Elle n’avait qu’une idée : comprendre ce qui s’était passé, savoir où en était l’enquête, s’il fallait encore craindre le drame.
— Comment m’as-tu retrouvée ? demanda-t-elle à Paul.
— J’ai suivi tout le chemin que tu as fait depuis ton départ : le cabinet de Deborah, la clinique de la Conception…
— Mais le café de Lagoa, qui a pu te l’indiquer ?
— On l’a découvert très tard. Le taxi qui t’avait emmenée est revenu à l’hôtel Oceania, une fois que tu l’as renvoyé. Je l’ai trouvé là en rentrant, alors que je désespérais de découvrir le moindre indice. Avec un pistolet dans la nuque, il a été assez bavard. Il m’a parlé de Mota et du café. Naturellement, il n’en savait pas plus.
— Ça ne te disait pas où j’étais partie ensuite.
— Non, il a fallu un autre hasard. Tu te souviens des voituriers devant le café ?
— Vaguement.
— Ils étaient deux. Un grand blond et un petit rondouillard aux cheveux noirs bouclés.
— Peut-être.
— Eh bien, le grand blond est un Écossais qui fait une thèse d’anthropologie au Brésil. Il travaille dans la journée pour se faire un peu d’argent. Pendant que vous attendiez que l’autre amène la voiture, l’Ecossais t’a entendue discuter avec Mota. Il a regardé le Corcovado et il t’a montré du doigt où se trouvait à peu près la maison de Deborah. C’était la seule piste. Je l’ai suivie et tu sais la suite.
Kerry se tourna vers Paul et, les lèvres tendues pour ne pas le maculer du sang qui lui souillait encore le visage, elle déposa un baiser sur sa joue.
— Merci, dit-elle.
Il pressa son épaule et ils restèrent un moment silencieux.
Mais, en regardant devant elle, Kerry vit l’escorte militaire, les soldats en alerte. Cette présence, à laquelle elle n’avait pas encore prêté attention, fit naître de nouvelles questions.
— Et tous ceux-là, d’où sortent-ils ?
— Pour eux, c’est Archie que tu devras remercier.
— Archie !
À cet instant, le convoi était arrivé devant un long mur aveugle. Un portail métallique gardé par deux soldats casqués s’ouvrit à son approche. Les véhicules s’y engouffrèrent en jetant sur les murs du porche la lumière orangée et tourbillonnante de leurs gyrophares. Ils traversèrent ensuite une vaste cour encombrée de Jeep et de camions militaires et s’arrêtèrent devant un bâtiment entièrement éclairé. Une faune d’officiers en uniformes, de militaires de tous grades et de civils en nage courait en tous sens. Kerry et Paul sortirent de la voiture et montèrent les trois degrés d’un perron. En haut des marches, Barney les attendait. Il prit les deux mains de Kerry et les serra avec émotion. Puis il les conduisit à l’intérieur.
Au premier étage, un véritable quartier général avait été installé. Barney les fit asseoir dans un angle devant une table de réunion couverte d’ordinateurs portables, de téléphones mobiles et de talkies-walkies.
— Archie vient de m’appeler, annonça-t-il. Il est encore en réunion chez le ministre de la Défense.
— Et à la Baixada ? demanda Paul.
— Les opérations de décontamination sont en cours. Tout sera terminé dans l’heure qui vient.
— Harrow ?
— Introuvable, toujours.
— Mais enfin, comment a-t-il pu leur échapper ? s’exclama Paul.
— C’est notre faute, avoua Barney en se tassant sur sa chaise et en reprenant l’air épuisé qui lui était naturel. Nous avions donné des consignes strictes aux soldats pour qu’ils ne tirent pas dans tous les sens, comme ils le font d’habitude.
Paul se souvenait, au moment de l’élaboration du plan, d’avoir beaucoup insisté pour que Juliette soit épargnée, quoi qu’il dût arriver.
— Ils se sont laissé surprendre. Harrow a planté la voiture dans une cabane. Il y avait des tôles et des planches partout ; il faisait nuit. Il a réussi à filer.
— Ça vous ennuierait de me raconter ? s’impatienta Kerry. J’ai l’impression d’avoir loupé pas mal d’épisodes… J’en suis restée à une époque pas si lointaine où Archie nous faisait la guerre pour qu’on arrête tout.
— Oui, bien sûr, dit Barney en se passant la main sur les yeux. Lentement, de sa voix de baryton fatigué, il résuma l’intervention de Lawrence, la discussion que lui-même avait eue avec Archie, pendant laquelle il avait réussi à le convaincre.
— Donc, il ne s’oppose plus à la mission ?
— Archie ne fait pas les choses à moitié. À partir du moment où je l’ai converti à notre cause, il s’est démené autant qu’il a pu. Et je dois dire qu’il s’est montré efficace.
— En faisant quoi ?
— Il vaudrait mieux qu’il en parle lui-même. Je suppose que c’est un rôle qu’il adore et il donnerait sûrement beaucoup de détails…
— En gros.
— En gros, il a fait fonctionner son carnet d’adresses. À force de nous en rebattre les oreilles, nous avions fini par oublier qu’il connaît vraiment beaucoup de monde.
— Même au Brésil ? Pour arrêter un complot dirigé par le ministre de l’Intérieur en personne ?
— Non. Je ne crois pas qu’il connaisse beaucoup de gens au Brésil. Son terrain favori, c’est Washington DC.
Des téléphones sonnaient un peu partout dans la pièce. Tout un bataillon de secrétaires et d’aides de camp répondait en braillant des ordres en portugais. L’un d’eux vint déposer respectueusement un papier devant Barney.
— La décontamination est terminée, annonça-t-il après l’avoir parcouru.
— Et Juliette ? demanda Paul.
— Elle a été conduite à l’hôpital.
— Elle est blessée ?
Paul avait laissé paraître son angoisse dans cette question. Kerry se tourna vers lui.
— Tu l’as rencontrée ?
— Oui. Je t’expliquerai. Finissons d’abord sur Archie.
Barney opina.
— Il a appelé sur son portable personnel un des plus proches conseillers du président à la Maison-Blanche. C’est un de ses anciens partenaires d’affaires, je crois. À moins qu’il ne l’ait connu au golf.
— Peu importe.
— En effet. L’essentiel, c’est qu’il l’a convaincu de l’urgence de la situation. Il lui a parlé du rôle de la CIA, et en particulier de Marcus Brown. Le fait qu’on puisse imputer une responsabilité dans l’affaire à l’administration américaine a été l’argument décisif. Le président était à Camp David. Il a été mis au courant dans l’heure. Il a donné immédiatement l’ordre au directeur de la CIA de stopper toute l’opération.
— Mais la CIA n’a jamais agi directement. Ce sont les Brésiliens qui étaient en train de…
— Parfaitement. Et quand le président l’a compris, il a appelé lui-même son homologue brésilien pour le mettre au courant des agissements de son ministre de l’Intérieur.
— Et l’autre l’a cru ?
— D’autant plus volontiers qu’Oswaldo Leite est pour lui un rival politique dans la perspective des prochaines élections.
— La politique ne perd jamais ses droits, remarqua Paul.
— En l’occurrence, ça nous arrange bien. Le président brésilien a convoqué Leite sur-le-champ. Il l’a suspendu de ses fonctions. Mais, comme il sait que la police lui est fidèle, il a chargé le ministre de la Défense et l'armée de coopérer avec nous pour faire échouer l’opération.
— Je suis allé attendre Barney et Archie à l’arrivée de leur avion, continua Paul. C’était impressionnant. On se serait cru en état de guerre.
— Avec Archie comme commandant en chef, ajouta Barney avec un sourire las.
— Et comment as-tu su, toi, qu’ils arrivaient ? demanda Kerry. L’hôtel était surveillé, si je comprends bien, et les lignes internationales ne passaient pas.
— Quelqu’un m’a prévenu. Et m’a aidé.
— Quelqu’un ?
— Juliette.
— Mais comment l’as-tu rencontrée ?
— Elle a pris de gros risques pour venir nous trouver.
— À l’hôtel ?
— Oui, tu venais de partir.
— Pourquoi a-t-elle fait ça ?
Paul baissa la tête. Il revit la frêle silhouette de la jeune fille au moment où elle quittait la chambre et partait retrouver Harrow.
— Parce que c’est quelqu’un de bien.
L’émotion qu’il y avait dans ses paroles suscita un moment de silence. Mais il ne dura pas parce qu’un tumulte bruyant se fit entendre au rez-de-chaussée, suivi d’une cavalcade dans l’escalier. Immédiatement, ils virent paraître Archie à la tête de ses troupes. Il avait déboutonné sa chemise jusqu’au milieu de sa poitrine couverte de poils gris. Il était en nage, rouge, mais, à l’éclat de ses yeux, on voyait qu’il exultait.
— Succès complet ! s’écria-t-il. Bravo.
Malgré le regard circulaire qu’il jeta tout autour de la pièce, il était facile de comprendre que ces louanges s’adressaient d’abord à lui-même. Il s’affala si pesamment sur un fauteuil de bureau que celui-ci roula en arrière et s’arrêta bruyamment contre le mur.
— On a retrouvé Harrow, claironna-t-il.
Il regarda autour de lui pour jouir de l’effet de ses paroles.
— Où est-il ? demanda Barney.
— Où sont-ils, tu veux dire.
— Ils étaient plusieurs ?
Archie retroussa la lèvre supérieure pour ricaner à l’anglaise, mais il était trop excité pour s’arrêter là et il éclata franchement de son vieux rire sonore de Brooklyn, dont il s’était si longtemps privé.
— Plusieurs, oui. Plusieurs morceaux.
Et comme tout le monde le regardait avec stupéfaction, il ajouta sans cesser de rire :
— Ces imbéciles de soldats ont été incapables de le retrouver. Alors, ce sont les habitants de la favela qui s’en sont chargés. Ils se sont lancés à sa poursuite et lui ont réglé son compte… à leur manière. On nous a rapporté les restes. Pas beau à voir. Quatorze bouts de barbaque découpés à la scie de chantier !
Il s’essuyait les yeux et tentait de reprendre son calme.
— Et figurez-vous que c’est une femme qui nous les a déposés. Une certaine Carmen. Carmen ! Pauvre femme. Les militaires voulaient la coffrer. Je leur ai dit de la relâcher et qu’elle aille s’occuper de ses huit enfants. Elle mérite plutôt d’être décorée.
Puis, regardant de droite et de gauche pour interpeller les officiers brésiliens qui l’entouraient, il demanda :
— Comment s’appelle déjà la Légion d’honneur, ici ? Ah oui, la Croix du Sud. Voilà : Mme Carmen, au nom de l’humanité reconnaissante, je vous fais Grand Officier de la Croix du Sud !
Il saisit une bouteille de bière qui traînait sur la table, trinqua et en but une longue rasade.